Le 27 mai, Le Figaro publiait une enquête au titre sans équivoque : « Immigration : la France à la traîne de l’Europe ». Le sujet n’est pas le nombre d’entrées — il est ailleurs, plus gênant. Il s’agit du possible renvoi des clandestins via des « hubs » situés dans des pays tiers, un dispositif que plusieurs États membres poussent et que Paris regarde avec une réticence à peine dissimulée. La Commission européenne a fixé au 12 juin 2026 la date butoir de transposition du Pacte migration et asile. Nous sommes le 30 mai. Le compte à rebours est enclenché, et la France n’a toujours pas bougé.
Le mécanisme des hubs est simple : lorsqu’un pays d’origine refuse de reprendre ses ressortissants sous le coup d’une obligation de quitter le territoire, l’État européen peut les renvoyer vers un pays tiers avec lequel un accord a été signé. Finie l’impasse juridique. Sauf que cette solution dérange. Elle dérange une administration française qui a fait de l’inexécution une routine, et d’une certaine impuissance un confort.
Un taux d’exécution sous les 10 %, année après année
Car le véritable angle mort de cette affaire n’est pas diplomatique. Il est statistique. Les derniers chiffres consolidés du ministère de l’Intérieur, publiés en janvier 2025 pour l’année 2024, font état d’un taux d’exécution des obligations de quitter le territoire français (OQTF) qui plafonne à 7,8 %. Moins de huit mesures sur cent sont effectivement appliquées. En valeur absolue, cela représente environ 11 000 reconduites pour plus de 140 000 OQTF prononcées.
Ce chiffre n’est pas un accident. Il est stable. Il était de 6,9 % en 2019, de 8,2 % en 2022. Une décennie entière sous la barre des 10 %. Aucune grande réforme, aucun plan d’action, aucune loi « ferme » votée dans l’hémicycle n’a fait bouger cette ligne d’un pouce. Et voilà que l’Europe propose un outil concret — ces fameux hubs — et que la France temporise.
Pourquoi ? Officiellement, des « difficultés juridiques » et des « questions de droits fondamentaux ». Dans les faits, une paralysie assumée. Comme me le confiait un fonctionnaire de préfecture de Seine-Saint-Denis, guichet des étrangers, il y a quelques jours : « On prononce, on notifie, et puis plus rien. On sait que ça ne partira pas. Tout le monde le sait. »
Le contribuable français, financeur silencieux de l’impuissance
Ce blocage a un prix. Le coût d’un étranger en situation irrégulière sur le territoire n’est pas une abstraction : hébergement d’urgence, aide médicale d’État, traitement des dossiers par l’Ofpra, la CNDA, les préfectures, les juridictions administratives. La Cour des comptes elle-même, dans un rapport de 2023, estimait que la chaîne de l’asile et de l’éloignement mobilisait plus de 2 milliards d’euros par an de crédits publics, pour un résultat en matière d’éloignement qui reste structurellement dérisoire.
À ce rythme, la non-transposition du dispositif hubs ne sera pas un acte de prudence juridique. Ce sera un choix budgétaire implicite : continuer de payer plutôt que de reconduire. Et ce choix, ce sont les Français qui le financent, sans qu’aucun débat parlementaire ne le mette jamais sur la table.
L’ironie est que la France n’est pas seule concernée. L’Italie a déjà signé un protocole avec l’Albanie. Le Danemark négocie avec le Rwanda. Les Pays-Bas avancent. La France, elle, consulte. Elle réunit des groupes de travail. Elle attend.
384 230 nouveaux titres, et toujours les mêmes renoncements
Rappelons un autre chiffre, publié en janvier 2025 par le ministère de l’Intérieur : 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés en France en 2024. C’est un record absolu. Et ce chiffre a un lien direct avec le sujet des hubs : plus le flux d’entrées légales et de régularisations augmente, plus la question de l’éloignement des déboutés devient centrale. Une politique migratoire qui ne maîtrise ni l’entrée ni la sortie n’est pas une politique. C’est un courant d’air.
La France préfère payer que reconduire. L’Europe le constate. Les chiffres sont publics. Le contribuable, lui, n’a jamais été consulté.
Sources
- Immigration : la France à la traîne de l’Europe - memorabilia
- Post de Jean-Marc Leclerc - Immigration
- Immigration : la France à la traîne de l’Europe
- EU Pact on Migration and Asylum: France lags on transposition, raising fears of legal confusion
- Politique migratoire : que sont ces « hubs de retour » pour migrants …