Ce lundi 27 avril 2026, la Direction générale des étrangers en France publiait son rapport annuel sur la lutte contre l’immigration irrégulière pour 2025. Le document, sobrement intitulé « Lutte contre l’immigration irrégulière pour l’année 2025 », aligne les statistiques d’usage : interpellations, placements en retenue, mesures d’éloignement, retours forcés. Derrière la sécheresse administrative, un constat s’impose : l’État mesure aujourd’hui ce qu’il ne maîtrise plus depuis longtemps.

Le ministère de l’Intérieur comptabilise les éloignements comme on tient un journal de bord sur un navire qui prend l’eau. En 2025, le nombre de reconduites effectives est resté structurellement faible — les données publiées par la DGEF ces dernières années montrent une fourchette de 15 000 à 20 000 éloignements annuels, à comparer aux centaines de milliers de titres de séjour délivrés chaque année et aux flux irréguliers que nul ne chiffre précisément. L’écart entre les obligations de quitter le territoire prononcées et celles exécutées demeure abyssal, un ratio qui oscille autour de 10 %.

Le bilan de la DGEF, ou l’art de compter sans conclure

La DGEF publie des chiffres, et c’est tant mieux. Mais ces chiffres, si on les lit autrement, racontent une autre histoire que celle de la « lutte ». En 2025, les interpellations pour séjour irrégulier ont probablement augmenté, mais les éloignements n’ont pas suivi. La raison est connue : les obstacles juridiques (recours, impossibilité de déterminer le pays d’origine, refus des consulats), matériels (places en centre de rétention saturées) et politiques (priorités affichées par la circulaire Valls de 2012 jamais formellement abrogée) se dressent entre la décision administrative et le départ effectif.

Un commissaire d’un service d’éloignement de la région parisienne le résume ainsi : « On nous demande des résultats, mais on nous retire les moyens juridiques. Alors on compte ce qui nous reste : les retours volontaires et les réadmissions Schengen, qui ne concernent que les Européens. »

Le contribuable, lui, ne voit que la facture. Chaque place en centre de rétention coûte environ 700 euros par jour, selon un rapport de la Cour des comptes de 2022. Une mesure d’éloignement non exécutée n’est pas gratuite : elle engage des procédures, mobilise des fonctionnaires, occupe des locaux. Et pendant ce temps, l’aide médicale d’État, les hébergements d’urgence, les crédits de l’intégration continuent de courir.

Ce que le rapport ne chiffre pas : le coût de l’irrégulier

Car le vrai angle mort du rapport de la DGEF est budgétaire. Le document décrit l’activité répressive, mais jamais son coût global, ni le coût de ce qui lui échappe. Or les données existent, dispersées dans d’autres publications officielles. L’aide médicale d’État, destinée aux étrangers en situation irrégulière, a dépassé le milliard d’euros en 2025, selon les prévisions budgétaires récentes. Les hébergements d’urgence, dont une part significative bénéficie à des personnes sans titre de séjour, représentent plus de deux milliards d’euros. Les frais de justice administrative liés au contentieux des étrangers, eux, ne sont pas suivis précisément.

La question que la DGEF ne pose pas est : combien coûte, en réalité, une immigration irrégulière non maîtrisée ? Le rapport se garde de toute synthèse. Il comptabilise des actes, pas leurs conséquences fiscales et sociales. C’est une forme de dépossession : le citoyen reçoit une comptabilité policière, mais pas celle qui l’intéresse en premier lieu — celle du contribuable.

La souveraineté migratoire n’est pas qu’une question de police

La lutte contre l’immigration irrégulière ne peut se réduire à des opérations de police et à des statistiques d’éloignement. Elle engage la capacité de l’État à définir qui entre et qui reste sur son territoire, condition première de la souveraineté. Or les instruments de cette souveraineté sont grippés : la politique des visas reste largement déléguée aux critères Schengen, la coopération consulaire avec les pays d’origine est notoirement défaillante, et les préfectures restent engorgées par la délivrance de titres de séjour.

En 2025, la France a délivré plus de 320 000 premiers titres de séjour, selon les données provisoires du ministère de l’Intérieur antérieures au rapport. La pression migratoire légale alimente mécaniquement l’irrégularité : tous les déboutés du droit d’asile ne repartent pas, tous les étudiants étrangers ne quittent pas le territoire après leurs études. Le rapport de la DGEF est le thermomètre d’une fièvre que les politiques publiques refusent de traiter à la racine.

Rompre avec la comptabilité de l’impuissance

Le rapport annuel de la DGEF est un document utile, mais il est devenu le miroir d’une impuissance. Les gouvernements successifs s’en servent pour afficher leur détermination, l’opposition pour dénoncer leur laxisme. Mais personne ne propose de refondre l’outil statistique pour en faire un instrument de pilotage réel, incluant le coût complet de l’immigration irrégulière pour les finances publiques.

La France a besoin d’un tableau de bord parlementaire, public, contradictoire, qui lie les flux migratoires à leurs conséquences budgétaires, sociales et sécuritaires. Elle a besoin que le débat sorte du cercle enchanté des « chiffres de l’éloignement » pour poser la seule question qui vaille : combien notre politique migratoire coûte-t-elle aux Français, et est-ce le prix qu’ils sont prêts à payer ? Le rapport de la DGEF ne répond pas. Il comptabilise, et c’est tout.