Le 9 mai dernier, le ministère de l’Éducation nationale publiait les résultats des évaluations nationales de début de sixième. Les chiffres, passés quasiment inaperçus, sont d’une brutalité clinique : 32,5 % des élèves ne maîtrisent pas le niveau de lecture attendu à l’entrée au collège. Pas une difficulté passagère — une incapacité structurelle à comprendre un texte simple. Edgar Morin, mort vendredi à 104 ans, a passé sa vie à théoriser la « pensée complexe ». Pendant ce temps-là, le système qu’il a contribué à inspirer ne parvient plus à transmettre la pensée tout court.
L’hommage unanime qui s’annonce aura quelque chose de grinçant. On célébrera le penseur de la reliance, le pourfendeur du cloisonnement des savoirs, l’apôtre de la transdisciplinarité — toutes choses que l’école française a adoptées, digérées, appliquées. Et le résultat est là : un tiers des petits Français déchiffrent sans comprendre. Le lien de cause à effet est-il direct ? Non. Mais la coïncidence mérite qu’on s’y arrête.
Un système à 110 milliards qui ne sait plus transmettre
Le budget de l’Éducation nationale pour 2025 s’établissait à 110 milliards d’euros, en hausse de 3,9 % par rapport à 2024, selon les documents budgétaires votés au Parlement. La France dépense plus que la moyenne de l’OCDE par élève. Elle recrute, elle forme, elle réforme. Et pourtant, la pente est descendante depuis vingt ans. Les évaluations PISA 2022 montraient déjà une chute historique du niveau en compréhension de l’écrit. Les évaluations nationales de sixième confirment que la tendance se poursuit.
On peut toujours ergoter sur les méthodes, les biais, les effets de la crise sanitaire. Mais quand un tiers des élèves ne maîtrise pas la lecture à 11 ans, on ne parle plus de pédagogie. On parle d’un échec systémique. Un échec que le débat public préfère contourner — parce qu’il obligerait à poser des questions interdites sur la massification, l’hétérogénéité des classes, la priorité donnée à l’inclusion sur la transmission.
La complexité pour les élites, l’illettrisme pour les autres
Edgar Morin était un homme de gauche, profondément, sincèrement. Il croyait à l’émancipation par le savoir. Mais son œuvre, lue et célébrée dans les instituts de formation des maîtres, a accompagné une transformation dont les effets sont aujourd’hui mesurables : la substitution de la « compétence » à la connaissance, du « projet » au cours, de l’« esprit critique » au bagage disciplinaire. L’intention était généreuse. Le résultat est une école à deux vitesses : ceux qui héritent du capital culturel familial s’en sortent, les autres sont condamnés à la relégation précoce que masquent les statistiques de réussite au brevet — un examen dont le taux de réussite frôle les 90 % sans que personne ne sache vraiment ce qu’il mesure.
« On leur apprend à donner leur avis avant de leur avoir donné les moyens d’en avoir un », confiait récemment une professeure de lettres d’un collège de Seine-Saint-Denis, en salle des profs, en rangeant des copies de quatrième où la moitié des élèves ne parvenaient pas à reformuler une phrase lue. « Morin, ils ne le liront jamais. Ils ne liront personne. »
Ce que l’hommage ne dira pas
La disparition d’un intellectuel centenaire est toujours l’occasion d’un bilan. Celui d’Edgar Morin sera ample, nuancé, traversé de controverses — son rapport au communisme, à Mitterrand, à la pensée systémique. Mais l’hommage médiatique qui s’ouvre escamotera probablement la question la plus dérangeante : à quoi sert une pensée de la complexité dans un pays qui fabrique des citoyens simplifiés malgré eux, non par défaut d’intelligence mais par défaut d’instruction ?
La réponse n’est pas de restaurer la blouse grise et le bonnet d’âne. Elle est de regarder en face ce que coûte l’immobilisme : 110 milliards par an, une dépense en hausse constante, et des résultats qui s’effondrent. Le ministère publie les évaluations, puis les enterre sous trois jours de cycle médiatique. Les syndicats dénoncent le « tri social » que révéleraient les chiffres — sans jamais accepter qu’on interroge les méthodes qui produisent ce tri. Les politiques passent, les réformes s’empilent, et le niveau baisse.
Edgar Morin nous lègue une œuvre. Ce serait lui rendre un mauvais service que d’en faire une icône consensuelle pendant que l’école qu’il a rêvée continue de faillir silencieusement. La pensée complexe mérite des lecteurs. Pour l’instant, elle a surtout des célébrants.