1,13 milliard d’euros. C’est le budget alloué à Frontex pour l’année 2026, selon le projet de budget annuel de l’Union européenne présenté par la Commission le 4 juin 2025. L’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes dispose désormais d’une enveloppe qui dépasse le milliard, en hausse constante depuis sa création.

Pendant ce temps, à Ceuta, le ministère espagnol de l’Intérieur estime qu’environ 60 000 personnes ont accédé irrégulièrement à l’enclave au plus fort de la crise de l’été 2026. L’épisode est, selon les termes mêmes des autorités espagnoles, « le plus important à la frontière hispano-marocaine depuis la crise migratoire de 2021 ». Et l’Italie de Giorgia Meloni, qui en septembre 2023 se tenait aux côtés d’Ursula von der Leyen à Lampedusa pour réclamer la solidarité européenne après l’arrivée de plus de 10 000 exilés en quelques jours, veut aujourd’hui isoler Madrid.

Reprenons la facture.

1,13 milliard pour Frontex, 60 000 entrées à Ceuta

Le budget Frontex 2026 s’inscrit dans un cadre plus large : 2,08 milliards d’euros sont également prévus pour le soutien aux migrants et aux demandeurs d’asile, toujours selon le projet de budget annuel de l’UE. L’architecture financière européenne de la gestion migratoire est documentée, votée, publiée.

Ce qui ne l’est pas, c’est le coût unitaire. Combien coûte, à l’échelle européenne, une entrée irrégulière interceptée ? Combien coûte une reconduite à la frontière ? Combien coûte, par personne, la solidarité que Rome réclamait en 2023 et qu’elle refuse à Madrid en 2026 ?

Le budget est public. La dépense par événement ne l’est pas. C’est écrit.

Lampedusa 2023, Ceuta 2026 : le prix de la solidarité à géométrie variable

En septembre 2023, plus de 10 000 personnes débarquaient à Lampedusa en quelques jours. Giorgia Meloni, alors contestée jusque dans sa coalition, plaidait pour une réponse européenne coordonnée. Elle l’a obtenue. Aujourd’hui, face à un afflux d’une tout autre ampleur — 60 000 entrées à Ceuta, soit six fois le chiffre de Lampedusa —, la première ministre italienne choisit, selon Le Monde du 3 août 2026, « la propagande plutôt que la solidarité européenne ».

Le mécanisme est rodé. On réclame l’aide commune quand la pression est chez soi. On la refuse quand elle est chez le voisin. Et pendant ce temps, le contribuable européen finance un budget Frontex qui ne distingue pas entre les crises médiatisées et les crises ignorées.

La question n’est pas morale. Elle est comptable. Si la solidarité européenne est un principe, elle doit avoir un coût lisible. Si elle est une variable d’ajustement politique, alors le budget Frontex est une subvention à l’hypocrisie.

Verdict : une addition qui n’est jamais présentée

Le projet de budget 2026 de l’UE est un document public. Les chiffres de Frontex sont publics. Ceux de Ceuta, communiqués par le ministère espagnol de l’Intérieur, sont publics. Ce qui manque, c’est le rapprochement.

Combien l’Europe dépense-t-elle, par entrée interceptée, selon que la crise se nomme Lampedusa ou Ceuta ? Combien coûte la solidarité qu’on accorde aux uns et qu’on refuse aux autres ?

Personne ne pose la question. Ni la Commission, qui publie des budgets globaux sans les décliner par événement. Ni les États membres, qui préfèrent la rhétorique de la crise à l’arithmétique de la dépense. Ni Frontex, dont les rapports annuels détaillent les franchissements irréguliers — 178 000 en 2025, selon l’agence — mais pas le coût unitaire de leur traitement.

Le contribuable européen paie 1,13 milliard pour Frontex en 2026. Il a le droit de savoir ce que cet argent achète. Et si la solidarité européenne a un prix, il a le droit d’en connaître le tarif — crise par crise, pays par pays, entrée par entrée.

Sources