Le rapporteur général de la commission des finances du Sénat a remis sa contribution au Premier ministre en vue du projet de loi de finances pour 2026 : 30 à 50 milliards d’euros de pistes d’économies, selon Public Sénat. Le chiffre est lâché comme on lâche un curseur. C’est précisément ce qui cloche.
Un curseur unique pour des vies qui ne se ressemblent pas
Repousser l’âge légal d’un an, c’est supposer qu’un an de travail vaut la même chose pour tout le monde. Or le Sénat lui-même publie, dans son rapport sur les régimes sociaux du projet de loi de finances 2026, le tableau des générations concernées : nés à compter du 1er septembre 1961, 62 ans et 3 mois ; nés en 1962, 62 ans et 6 mois ; nés en 1963, 62 ans et 9 mois. Une mécanique d’horlogerie, appliquée à des gens dont le corps, le métier et le patrimoine n’ont rien d’identique.
Ce que la décision exige pour être juste, c’est une information que le Sénat ne possède pas et ne peut pas posséder. Combien d’années de travail un carreleur de 58 ans a-t-il encore dans les genoux ? Quel salarié de 61 ans a un employeur prêt à le garder ? Quelle femme a interrompu sa carrière huit ans pour élever trois enfants et se retrouve avec un trimestre manquant ? Cette information n’existe nulle part dans un bureau parisien. Elle est locale, dispersée, changeante, et elle n’apparaît dans aucun tableau de bord. Elle n’existe que dans le prix qu’un employeur est prêt à payer pour garder un salarié de 64 ans, et dans le salaire qu’un salarié de 64 ans est prêt à accepter pour rester.
Le prix que personne ne lit
Un curseur national est l’exact contraire d’une décision informée : une décision unique, prise au centre, appliquée à des millions de situations dont le centre ne sait rien.
Le mécanisme produit alors l’inverse de ce qu’il annonce. Repousser l’âge légal ne crée pas un an de travail supplémentaire : il crée un an de chômage, de maladie, d’invalidité ou de découragement, selon la situation de chacun. Le rapporteur général veut baisser la dépense publique ; or le coût de cette année supplémentaire, pour ceux qui ne peuvent pas travailler, se déplace vers l’assurance chômage, la maladie, l’AAH, la pension d’invalidité. Le budget de la retraite baisse, les autres lignes montent. Personne, au centre, ne peut savoir à l’avance combien de personnes basculeront d’une ligne à l’autre, parce que cette information n’existe qu’au moment où chaque individu concerné découvre sa propre situation.
Ce que nous ferions : sortir du curseur unique
Nous proposons de remplacer l’âge légal par un compte individuel de temps travaillé, dont le titulaire décide lui-même quand il liquide. Concrètement : chaque euro cotisé est inscrit sur un compte nominatif, avec un rendement défini par la loi, et le titulaire choisit l’âge de liquidation en fonction de sa propre situation — celui qui a commencé à 16 ans peut partir plus tôt, celui qui a fait des études peut partir plus tard, et personne n’a besoin de demander la permission à un bureau qui ne connaît ni ses genoux ni son employeur.
Le second étage : rendre le travail des seniors possible, pas obligatoire. Aujourd’hui, un employeur qui veut garder un salarié de 66 ans doit composer avec un empilement de règles — cumul emploi-retraite, cotisations, seuils — que le salarié et l’employeur connaissent mieux que le législateur. Nous proposons de supprimer toute condition d’âge pour le cumul emploi-retraite et de laisser le contrat fixer ce que les deux parties acceptent. Le perdant est identifiable : l’administration qui instruit ces dossiers, et les régimes qui perdent le monopole de la décision sur l’âge.
L’horizon, assumé
Poussons la logique au bout, en sortant franchement du cadre actuel : la retraite par répartition obligatoire est un monopole. Nous proposons de le lever, en autorisant tout salarié à affecter ses cotisations à un compte individuel qu’il choisit, géré par une mutuelle, une coopérative, une caisse professionnelle ou un assureur, avec une garantie de conversion en rente. Le perdant est nommé : les régimes obligatoires, qui perdent leurs adhérents captifs, et l’administration qui perd la main sur l’âge de départ. Le gagnant est celui qui sait, mieux que tout bureau, quand son corps et son métier lui permettent de s’arrêter.
Le rapporteur général a raison sur un point : la dépense publique doit baisser. Mais aucun curseur central ne peut savoir où. Cette information n’existe que dans la tête de ceux qui la vivent, et c’est à eux qu’il faut la rendre.